mercredi 1 juillet 2009

Toucher-Parler

Céramique de Yves Mohy


Par Gérard Lucas
Juin 2008

Toucher ? Parler ?
Interroge la morsure du signifiant dans le corps.
Réaliser : j’ai en main un serpent et je me questionne si la morsure est venimeuse (veineuse) ou pas ? je n’en sais rien. Mais réaliser : je suis déjà mordu, soit ma vie-mort en question, là.
« Psyché est étendue et n’en sais rien (Freud) »
« Psyché – main – serpent – étendue – déjà – piqué – n’en sait rien – vie / mort échappent, m’échappent, alors que je les ai en mains. »
« Toucher – main – parler – bouche. »
Bouche-main déjà là avant, la béance, appel, appel d’air, de vie. Parler n’est-ce pas mettre la main à la pâte, se salir les mains ? Toucher c’est étendre la main, la vie, la mort. S’échapper. Croire qu’on tend la main, qu’on donne la main à l’autre, c’est à la fois se prendre pour le charmeur de serpent et le serpent charmé. Mais franchement, avez-vous déjà dressé un serpent, vous ? Nos mains-bouches nous obéissent-elle comme le pinceau du calligraphe, la plume de l’écrivain, le scalpel du chirurgien ?
Croyons-nous à la transformation "toute" ou "pas toute" du mouvement d’échappé vers l’autre (au sens de tous) transformé en technique et savoir (y) faire ? Savons nous faire autre chose que créer des mondes ? Par accroche à des mots – signifiants. Ici par exemple : calligraphe-écrivain-chirurgien ? réaliser que pour certains, un mot ouvre un monde. D’autres cherche à y échapper.

Toucher "corps" ? Au corps de l’autre ? Croyez-vous vraiment mettre la main dessus ? Quand vous touchez, vous êtes déjà touché, ça y est, ça vous a échappé et depuis longtemps. Il y a de grandes chances que vous ne remontiez jamais assez en arrière pour tâter en la cause véritable. La muse, la vôtre est-elle meilleur conseillère ? a qui se fier dans cette histoire ? Sachant qu’au 1er chef, en plus, corps est avant tout un mot. Bord du vertige, non ? Corps comme psyché est une surface. Le sait-il ? Surface sur laquelle peut avoir lieu – surface / lieu des expériences singulières.

Si je dis corps montagne, corps cours d’eau, rivière, certains peuvent ressentir le pouvoir stabilisateur de la montagne, le pouvoir à la fois apaisant et vivifiant de la rivière. Dans ce cas parler a un effet touchant, un pouvoir déclenchant. Immédiatement on se retrouve en montagne sans avoir eu à se taper l’effort réel du voyage, avec les sentiments provoqués par le voyage réel. Corps se nourrit et s’échappe par ce type d’expérience – jouissance. Le hors-corps du mot crée du corps expérience. Ça n’augure rien de l’avenir, ni du beau, ni du bien. Mais "toucher-parler" c’est être plus qu’attentif à cette dimension fulgurante, furtive, éphémère, qui se déclenche ou pas. A nous d’être attentif à corps comme lieu de cette mise en relief, au temps de déclenchement. Un mot peut ouvrir un monde (de vie - de mort), d’un coup se retrouver confronté aux limites, blocage, par monts et par vaux, bousculé, bouleversé ou invité, contenu, affermi. Un mot peut faire signe, appel, nous dépayser, nous égarer de nos vieilles habitudes. Secouer une torpeur fuligineuse, mener à des découvertes, contacter l’émotion d’être au monde.

Le toucher parler est sous conditions :

Humilité devant le roc
S’absorber, immobile et silencieux, stupide comme une souche
Cœur minuscule et attentif
Main âme d’une patience sans bornes, d’une longue pratique
Empoigner à bras le corps, sculpteur
Présence et retrait à la fois mains bouches accumulent, recueillent, touchées, irradiées.
Mains puissantes vitales, aériennes.
Rugosité du corps montagne, rocs, blocs.
Leur mutisme lourd de sens et de puits – sens. Si beaux médiateurs de l’inconscient – carrefours, entrecroisements – montagnes – articulations où viennent imploser, exploser, s’entrecroiser aux carrefours articulaires, avec constance, leurs pulsions, comprimées, diluées. Densités monochromes isolées, durcies calcinés (lave), érodés, polis par la traversée brûlante des espaces mentaux.
Rocs et monts : en année d’observations, rêveries, méditations hallucinées dans le travail. D’où : rêver. Pas copier une réalité. L’appréhender. Ça résonne "appel" ou non pour le toucher-parler.

Ne pas craindre le disparate, le divers,
resurgissement forcément précipités,
grouillants comme une nuée de sauterelles
violents comme des estafilades
proliférants, tentaculaires, envahissants
A l’opposé rétractés, couperets innombrables, ils saturent l’espace de leurs fourmillements et turbulences. Hordes bardées de sens en retournement hérissées de non sens souvent toujours signant : "illisibles".


"Mains muses"
S’étonner que constamment le corps déborde de lui-même
à lui-même
Ses signes ont rompu les amarres
Ses sensations prennent le large
Ses sentiments gonflent les voiles
Gestuelles sans contrainte
Comme le pinceau s’emballe, virtuose

Force science et maîtrise ? Pour réussir ces polyphonies extravagantes du corps.

"Mains esprits"
Dressées rappelez-vous le serpent,
Par la patience et la répétition
La main esprit se mue en "clef des champs"
Peuvent surgir flashs visages, mots, paysages
Mots, anti mot, non mot, ultra mot.

Lieu ensorcelé, autonome, protéiforme, éphémère pour mieux en découdre, découdre le sens ordinaire, banal, le déjà trop vu. Langue revivifiée, je parle ma langue.

Mot arpenteur dévoreur d’espaces
Enfanter du nouveau, du jeune, du jamais vu, du libre. Passage de la permission à l’autorisation.
Eros, vole de ses propres ailes
Mots vols, volent là
Même si c’est non traduisible, mots porteurs d’équivoques, d’espaces, pour s’y mettre et remettre (entendez-vous "maître" là transformé ?), sans ajouts ni repentir. Vision d’un autre ordre cueilli au vol, sans retouche ?
Lieu de l’esprit sans pensée
De la connaissance sans objet
De la conceptualisation sans concept

Le secret : à chaque fois jetez votre inconscient dans votre travail, mettez (maître) votre vie en jeu !
Toucher aux couleurs, corps musical
Noirs ou bleus nocturnes
Ocres crépusculaires et / ou soyeux
Noirs de vibrations dans leurs gammes
Questions de contrastes
Chocs qui frappent
La vie frappe vient frapper, faire effraction au quotidien
avec son lot d’angoisses, peurs, visions, révélations secrètes.
Solitude, doute, questions restent dans l’ombre.
Y voir le coté artistique
Equilibre, déséquilibre fragile entre ces deux pôles.

Si l’on sent confusément une violence, c’est aussi celle d’une implacable exigence, d’une absolue sincérité. Elle s’oppose farouchement à une lâcheté morale de ne jamais aller au bout de son désir. Ces séismes sont ponctués d’explosions récurrentes. Ça angoisse notre force de vie.

Quand tu touche-parles ton cœur est-il insipide jusqu’au néant ?
Ou balaies-tu ta vulgarité ?
Il y a conditions au travail limpide.
Ton toucher-parler porte-t-il le relief vivant des choses ?
Un travail excellent peut rendre la solitude sublime sur tes mains
Ta main ne peut que répondre à ce que tu es dans la tête et le cœur
Avec tes montagnes, par moment, tu te balades avec un créateur sans savoir quand ça s’arrête (psyché est étendue…)

« Je suis fou de pierres… si je rencontre une falaise abrupte, je me sens revigoré » (Yvan Hong Dao XVIIème siècle).
« Perception silencieuse, l’esprit s’illumine spontanément en contemplant le vide. Il se dépasse et trouve le repos » (Han Shan XVIIème siècle).

L’enjeu du travail :



  • Question de touche : jamais sans le souffle.
Chercher au-delà du réel, dans l’intangible rien n’est plus difficile – la mort peut-être. Tu peux toucher-parler. « Si la forme n’est pas claire dans l’esprit et par conséquent au bout des doigts, le toucher ne peut être réalisé » (Livre des Pierres XVIIème siècle)



  • Question de touche :
L’angoisse se lève, le cœur s’apaise, le rythme s’équilibre vide silence
Limpidité, clarté.

mardi 30 juin 2009


être au monde.
goutte d'eau
joie ronde...

photos site JC Moussey




"Pourquoi vouloir faire revivre cela, sans mots qui puissent parvenir à capter, à retenir ne serait-ce qu’encore quelques instants ce qui m’est arrivé… comme viennent aux petites bergères les visions célestes… mais ici aucune sainte apparition, pas de pieuse enfant…

J’étais assise, encore au Luxembourg, sur un banc du jardin anglais, entre mon père et la jeune femme qui m’avait fait danser dans la grande chambre claire de la rue Boissonnade. Il y avait, posé sur le banc entre nous ou sur les genoux de l’un d’eux, un gros livre relié… il me semble que c’était les Contes d’Andersen.

Je venais d’en écouter un passage… je regardais les espaliers en fleurs le long du petit mur de briques roses, les arbres fleuris, la pelouse d’un vert étincelant jonchée de pâquerettes, de pétales blancs et roses, le ciel, bien sûr, était bleu, et l’air semblait vibrer légèrement… et à ce moment-là, c’est venu… quelque chose d’unique… qui ne reviendra plus jamais de cette façon, une sensation d’une telle violence qu’encore maintenant, après tant de temps écoulé, quand, amoindrie, en partie effacée elle me revient, j’éprouve… mais quoi ? quel mot peut s’en saisir ? pas le mot à tout dire : « bonheur », qui se présente le premier, non, pas lui… « félicité », « exaltation », sont trop laids, qu’ils n’y touchent pas… et « extase »… comme devant ce mot ce qui est là se rétracte… « Joie », oui, peut-être… ce petit mot modeste, tout simple, peut effleurer sans grand danger… mais il n’est pas capable de recueillir ce qui m’emplit, me déborde, s’épand, va se perdre, se fondre dans les briques roses, les espaliers en fleurs, la pelouse, les pétales roses et blancs, l’air qui vibre parcouru de tremblements à peine perceptibles, d’ondes… des ondes de vie, de vie tout court, quel autre mot ?… de vie à l’état pur, aucune menace sur elle, aucun mélange, elle atteint tout à coup l’intensité la plus grande qu’elle puisse jamais atteindre… jamais plus cette sorte d’intensité-là, pour rien, parce que c’est là, parce que je suis dans cela, dans le petit mur rose, les fleurs des espaliers, des arbres, la pelouse, l’air qui vibre… je suis en eux sans rien de plus, rien qui ne soit à eux, rien à moi"



Nathalie Sarraute, Enfance, Gallimard, 1983

vendredi 26 juin 2009

Retomber sur ses pattes




je langue autour de mes pulsions et de mon « TROP »
galopant,
je lui maintiens le mors bien solidement
sans dévier.
je l’ai en main,
l’occasion d’une circulation avec air-bags.
je langue pas à pas
et parfois même ça roule, j’embraye,
sans me faire embarquer

A la sensation d’oreillers de mes dessous de pieds,
j’amarre lettres et mots érectiles,
je me cheville à leur pulpe.
on verra bien si ça me rend plume

pied de nez à la mort-pendant et envers de mon trop

pas froid aux yeux
vaut mieux

Peut-être que ma marche consent enfin au sol et que je lui donne le la,
Et même quelques blanches parmi quelques nuits noires qui m’accrochent

Histoire de rythme et de trouver sa partition
Pas d’histoire, pas de mélo

Je n’en suis pas en-corps à prendre mon pied,
bientôt peut- l'Être ?


Pour ces premiers pas, je contacte le moelleux des coussinets de mes ripatons-
de coussinet à poussinet il n’y a qu’un pas
– et d’ailleurs c’est ainsi que m’appelait mon papa

me voilà pas à pas à sentir, cueillir, distiller mes m'eaux de vie
un feu réchauffant à portée de main

pas sûr que j’ai de la veine
jamais eu franchement la sensation de faire partie d'une lignée qui aurait l’art de la distillation
et pourtant mon sang qui coule tout bas jusqu’ à mes pieds
se fraye une voix , chaos, caha...
perfusant l’alphabet et les lettres de mes maux,
de manière à infuser l’être
goutte à goutte,
puis bouche à bouche
et mot à mots

Histoire de sang-
histoire de sans
comme l’a écrit Rose
qui font que la parole se prend
à pleine chair.


l'emballante histoire de langue qui me fait retomber sur mes pattes...

VéjA

dimanche 14 juin 2009





Bronze de Mélanie Quentin


Liebeslied und Begierde...



Désir de corps à corps
à corps et à cris
- accord, pas d'accord ?
à qui ?
- en accord
avec qui ?
accords acquis ?
encore et en corps du corps...

Désir ardent, brûlant, incandescent
Désir gourmand, croquant, dévorant, désir violAnt...

- Faim de corps, faim de contrées inconnues, de vastes plaines où surgissent les fleurs de l'extase.
Faim de zones inexplorées où le sculpteur casse la pierre, explore et explose des strates, laisse jaillir une coulée de souffle libérateur de jouissance (je par essence)
Faim de corps palpitant, touché par l'effleurement de caresses en velours - zärtlische Sanfheit-retrouvailles de sensations premières.

Soif de corps, elixir enivrant qui se blottit au creux de ma langue -mein Da-Heim- glisse dans ma gorge pour couler dans mes veines, dans mon sang -donner la place dans "mon -sans"-
Tout mon corps, mes sens sont en éveil.
Une onde d'amour me caresse, me pénètre, m'enveloppe d'un tissu soyeux de paix.


Désir de corps entier,
entré,
ancré,
pénétré,
éclaté
puis rassemblé
Désir de corps large,
ample,
espacé,
libéré

Texte écrit par Rose

mardi 9 juin 2009

et si la nuit nous souriait parfois ?
WE toucher-parler des solstices d'été :
autres pistes encore...



photo de Nils Udo


Creusez: quel est votre désir? Où se porte-il?
Qu'est-ce que s'ébranle en nous à l'approche de ce stage ? Et pourquoi travailler en groupe, ça représente quoi de l'ordre de la re-présentation, présence ensemble et tentations de monstration ou noyer le poison, illusions et partage possible?
Lancez-vous à écrire ou produire à votre manière, sans reproduire, alors même que se pose la question du sens et de la transmission.
Tenez votre axe de travail , votre langue, votre toucher...en corps!
Tenez en lieu, en vide, en dieu: provocation de l'anagramme...tenez encore!

Il est aussi possible de re - venir sur ce qui a été vécu, produit, amorcé avec désir de poursuivre. Un moment de l'atelier, un écrit, Kairos est passé très vite et ça fait germer qqch si on y regarde touche parle à nouveau, du lieu où on est là, pas là, lapala...ici maintenant. (Lieu tenant?)
Alors
Chacun « co-animateurs" de l’atelier, ça touche parle où et comment?
Il s'agit bien de désir....
Donc à bientôt

Michèle

dimanche 7 juin 2009

En direction du WE Toucher-Parler 20-21 Juin

Quelques pistes de travail à tailler dedans :
par Gérard Lucas

Le stage : actionner le désir d’être avec les autres, accepter leur proximité de corps. l’autre m’apparaît avant tout comme corps.

Soif de corps / faim d’accords / feins l’accord…

Parler en analyse ? L’inconscient évoque l’image de tout le corps qui va y passer, "blanchi" jusqu’à l’os. Je prends le droit ou pas de parler ?
Comme une prise de drogue ! Prendre la parole : danger ? Drogue dure ou drogue dire ?
Car l’engagement de parler fait toujours dans le corps
• Du corps séparé
• Du corps sacrifié
• Du corps inerte
La morsure (mort sûre) du mot est toujours une prise dans le corps, un prix produisant des évènements, des effets de corps, des symptômes, des réalisations de désirs
Réaliser l’équivoque :
• Puisque corps est affecté par la langue.
• Puisque corps est affecté à ma langue.
Savoir en jouer, mordre à ma langue, en défaut ou en excès de jouissance, vais-je trouver mes réglages du vivant ?

Ça interroge le savoir y faire avec :
• Le manque d’adéquation totale entre mon vivant jouisseur et ma jouissance de langue.
• L’écart de structure qui subsiste toujours, que la vie retranche d’elle-même jusqu’au moment où elle m’écarte et j’en meurs. Alors autant se coltiner en conscience avant, avec se retranchement.

Ça passe par savoir occuper une position de jouissance à la fois plus ferme, plus souple, plus vivante, dans un rapport de fiction avec des signifiants (des mots clefs) comme point de capiton qui viennent condenser des moments importants de réalisation, de plaisir.
Ça implique un travail d’extraction aiguisé des signifiants clefs.
Ça n’implique pas une vérité gravée dans le marbre, au contraire, l’inconscient n’est pas fermé. Quelque chose du corps "aspiré" ne ferme plus l’inconscient, quitte le réactionnel de la langue, fait alliances.

Usée jusqu’à l’os (par la répétition et la durée de la cure) les signifiants poussent le réel de l’inconscient à se fictionner.
L’inconscient n’est plus "le port de l’angoisse".
Le fictif, son esprit, déréalisant la jouissance toute.

Question de moment, souhaitons, par désir, que tous les participants soient co-animateurs" de l’atelier.
Gérard Lucas