Céramique de Yves MohyPar Gérard Lucas
Juin 2008
Toucher ? Parler ?
Interroge la morsure du signifiant dans le corps.
Réaliser : j’ai en main un serpent et je me questionne si la morsure est venimeuse (veineuse) ou pas ? je n’en sais rien. Mais réaliser : je suis déjà mordu, soit ma vie-mort en question, là.
« Psyché est étendue et n’en sais rien (Freud) »
« Psyché – main – serpent – étendue – déjà – piqué – n’en sait rien – vie / mort échappent, m’échappent, alors que je les ai en mains. »
« Toucher – main – parler – bouche. »
Bouche-main déjà là avant, la béance, appel, appel d’air, de vie. Parler n’est-ce pas mettre la main à la pâte, se salir les mains ? Toucher c’est étendre la main, la vie, la mort. S’échapper. Croire qu’on tend la main, qu’on donne la main à l’autre, c’est à la fois se prendre pour le charmeur de serpent et le serpent charmé. Mais franchement, avez-vous déjà dressé un serpent, vous ? Nos mains-bouches nous obéissent-elle comme le pinceau du calligraphe, la plume de l’écrivain, le scalpel du chirurgien ?
Croyons-nous à la transformation "toute" ou "pas toute" du mouvement d’échappé vers l’autre (au sens de tous) transformé en technique et savoir (y) faire ? Savons nous faire autre chose que créer des mondes ? Par accroche à des mots – signifiants. Ici par exemple : calligraphe-écrivain-chirurgien ? réaliser que pour certains, un mot ouvre un monde. D’autres cherche à y échapper.
Toucher "corps" ? Au corps de l’autre ? Croyez-vous vraiment mettre la main dessus ? Quand vous touchez, vous êtes déjà touché, ça y est, ça vous a échappé et depuis longtemps. Il y a de grandes chances que vous ne remontiez jamais assez en arrière pour tâter en la cause véritable. La muse, la vôtre est-elle meilleur conseillère ? a qui se fier dans cette histoire ? Sachant qu’au 1er chef, en plus, corps est avant tout un mot. Bord du vertige, non ? Corps comme psyché est une surface. Le sait-il ? Surface sur laquelle peut avoir lieu – surface / lieu des expériences singulières.
Si je dis corps montagne, corps cours d’eau, rivière, certains peuvent ressentir le pouvoir stabilisateur de la montagne, le pouvoir à la fois apaisant et vivifiant de la rivière. Dans ce cas parler a un effet touchant, un pouvoir déclenchant. Immédiatement on se retrouve en montagne sans avoir eu à se taper l’effort réel du voyage, avec les sentiments provoqués par le voyage réel. Corps se nourrit et s’échappe par ce type d’expérience – jouissance. Le hors-corps du mot crée du corps expérience. Ça n’augure rien de l’avenir, ni du beau, ni du bien. Mais "toucher-parler" c’est être plus qu’attentif à cette dimension fulgurante, furtive, éphémère, qui se déclenche ou pas. A nous d’être attentif à corps comme lieu de cette mise en relief, au temps de déclenchement. Un mot peut ouvrir un monde (de vie - de mort), d’un coup se retrouver confronté aux limites, blocage, par monts et par vaux, bousculé, bouleversé ou invité, contenu, affermi. Un mot peut faire signe, appel, nous dépayser, nous égarer de nos vieilles habitudes. Secouer une torpeur fuligineuse, mener à des découvertes, contacter l’émotion d’être au monde.
Le toucher parler est sous conditions :
Humilité devant le roc
S’absorber, immobile et silencieux, stupide comme une souche
Cœur minuscule et attentif
Main âme d’une patience sans bornes, d’une longue pratique
Empoigner à bras le corps, sculpteur
Présence et retrait à la fois mains bouches accumulent, recueillent, touchées, irradiées.
Mains puissantes vitales, aériennes.
Rugosité du corps montagne, rocs, blocs.
Leur mutisme lourd de sens et de puits – sens. Si beaux médiateurs de l’inconscient – carrefours, entrecroisements – montagnes – articulations où viennent imploser, exploser, s’entrecroiser aux carrefours articulaires, avec constance, leurs pulsions, comprimées, diluées. Densités monochromes isolées, durcies calcinés (lave), érodés, polis par la traversée brûlante des espaces mentaux.
Rocs et monts : en année d’observations, rêveries, méditations hallucinées dans le travail. D’où : rêver. Pas copier une réalité. L’appréhender. Ça résonne "appel" ou non pour le toucher-parler.
Ne pas craindre le disparate, le divers,
resurgissement forcément précipités,
grouillants comme une nuée de sauterelles
violents comme des estafilades
proliférants, tentaculaires, envahissants
A l’opposé rétractés, couperets innombrables, ils saturent l’espace de leurs fourmillements et turbulences. Hordes bardées de sens en retournement hérissées de non sens souvent toujours signant : "illisibles".
"Mains muses"
S’étonner que constamment le corps déborde de lui-même
à lui-même
Ses signes ont rompu les amarres
Ses sensations prennent le large
Ses sentiments gonflent les voiles
Gestuelles sans contrainte
Comme le pinceau s’emballe, virtuose
Force science et maîtrise ? Pour réussir ces polyphonies extravagantes du corps.
"Mains esprits"
Dressées rappelez-vous le serpent,
Par la patience et la répétition
La main esprit se mue en "clef des champs"
Peuvent surgir flashs visages, mots, paysages
Mots, anti mot, non mot, ultra mot.
Lieu ensorcelé, autonome, protéiforme, éphémère pour mieux en découdre, découdre le sens ordinaire, banal, le déjà trop vu. Langue revivifiée, je parle ma langue.
Mot arpenteur dévoreur d’espaces
Enfanter du nouveau, du jeune, du jamais vu, du libre. Passage de la permission à l’autorisation.
Eros, vole de ses propres ailes
Mots vols, volent là
Même si c’est non traduisible, mots porteurs d’équivoques, d’espaces, pour s’y mettre et remettre (entendez-vous "maître" là transformé ?), sans ajouts ni repentir. Vision d’un autre ordre cueilli au vol, sans retouche ?
Lieu de l’esprit sans pensée
De la connaissance sans objet
De la conceptualisation sans concept
Le secret : à chaque fois jetez votre inconscient dans votre travail, mettez (maître) votre vie en jeu !
Toucher aux couleurs, corps musical
Noirs ou bleus nocturnes
Ocres crépusculaires et / ou soyeux
Noirs de vibrations dans leurs gammes
Questions de contrastes
Chocs qui frappent
La vie frappe vient frapper, faire effraction au quotidien
avec son lot d’angoisses, peurs, visions, révélations secrètes.
Solitude, doute, questions restent dans l’ombre.
Y voir le coté artistique
Equilibre, déséquilibre fragile entre ces deux pôles.
Si l’on sent confusément une violence, c’est aussi celle d’une implacable exigence, d’une absolue sincérité. Elle s’oppose farouchement à une lâcheté morale de ne jamais aller au bout de son désir. Ces séismes sont ponctués d’explosions récurrentes. Ça angoisse notre force de vie.
Quand tu touche-parles ton cœur est-il insipide jusqu’au néant ?
Ou balaies-tu ta vulgarité ?
Il y a conditions au travail limpide.
Ton toucher-parler porte-t-il le relief vivant des choses ?
Un travail excellent peut rendre la solitude sublime sur tes mains
Ta main ne peut que répondre à ce que tu es dans la tête et le cœur
Avec tes montagnes, par moment, tu te balades avec un créateur sans savoir quand ça s’arrête (psyché est étendue…)
« Je suis fou de pierres… si je rencontre une falaise abrupte, je me sens revigoré » (Yvan Hong Dao XVIIème siècle).
« Perception silencieuse, l’esprit s’illumine spontanément en contemplant le vide. Il se dépasse et trouve le repos » (Han Shan XVIIème siècle).
L’enjeu du travail :
- Question de touche : jamais sans le souffle.
- Question de touche :
Limpidité, clarté.




